Fille d’Oedipe

Je devais avoir 13 ou 14 ans, l’âge où l’on commence à chercher ce que l’on est.

Chez moi, les livres avaient grande importance, on en parlait aux repas, après les repas, on se regardait lire mutuellement, des heures durant. Ma sœur était ma plus grande conseillère, elle sortait d’une lecture et me disait depuis mon plus jeune âge « tu devrais le lire, il est superbe celui-ci ».

 

Un jour, ce fut le tour de ce livre à la couverture orange, presque rouge. Un nom d’auteur, Jean Anouilh, et deux silhouettes effilées noires sur fond blanc.

J’ai ce livre en tête, jusqu’aux pages cornées et vieillies, tant il a été lu et relu, trônant sur ma table de chevet…

antigone-anouilh

 

L’entrée en matière est directe :

« Voilà. Ces personnages vont vous jouer l’histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone tout à l’heure, qu’elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. Elle pense qu’elle va mourir, qu’elle est jeune et qu’elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n’y a rien à faire. Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout… »

 

Puis grandit sous mes yeux de jeune lectrice l’intrigue dont je connais déjà l’issue. Pourquoi lire une histoire dont on connait la fin alors, me direz-vous ? Ce à quoi je vous répondrai que lorsque le talent est là, on peut tout se permettre, même dévoiler la fin. Après tout, dans Columbo, on connaissait déjà le coupable et dans Titanic, on sait que probablement, ils prennent l’eau à la fin !… Mais c’est bien fait et ça captive !

C’est exactement l’effet que cette pièce a eu sur moi : elle m’a captivée. Je l’ai lu d’un trait en quelques dizaines de minutes.

 

L’héroïne, Antigone, est en rébellion, en lutte contre le pouvoir et tout ce que cela implique de compromissions. De quoi parler à l’ado que j’étais qui se voulait rebelle. Loin de la délinquance, certes, mais tout de même : intérieurement je bouillais … Je me voulais habitée par la révolte, j’arborais un style vestimentaire très noir. Bref, je pensais que ma vie future serait faite de combats, nourrie par les récits de la guerre qui avait alimenté ma culture et qui avait étoffé à nul autre pareil mon besoin de justice. Devenir l’avocat des âmes en peine, refuser le malheur. C’était ce que j’étais déjà. La colère faisait partie de moi. Et l’empathie. Toutes les douleurs d’autrui m’atteignaient. Et la phrase dont j’avais fait mon étendard dans ces années-là était celle de Térence : « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».

L’adolescente que j’étais, en apparence calme et paisible, était un volcan au fond d’elle. Je cachais mes colères, mes rages. Mais elles étaient bien là. Je refusais toute autorité, et le disais à qui voulait bien l’entendre. J’étais Antigone ! Dès le prologue.

 

Antigone, c’est la fille d’Œdipe et de Jocaste, souverains de Thèbes. A la mort de ceux-ci, les deux frères d’Antigone se livrent combat pour obtenir le trône et s’entretuent.

Entre alors en scène le second personnage de la pièce, celui par qui le malheur va passer : Créon, l’oncle d’Antigone, devenu, par le fait, souverain de Thèbes et qui décide de ne pas donner sépulture à Polynice, l’un des frères d’Antigone, considéré comme un traître dans la cité.

Le sujet est alors posé : quiconque tentera de donner sépulture à Polynice sera puni de mort. Or, Antigone refuse cela et là va se jouer tout le cœur de la pièce.

Elle ira recouvrir le corps de son frère…

 

Rien que ce sujet, il me fascinait. J’avais l’âge où on ne supporte pas l’interdit, l’âge où l’autorité semble réductrice, castratrice. Je me suis sentie Antigone dès la première page et je me souviens de la révolte ressentie dans le dialogue entre Créon et Antigone alors qu’elle refuse, même face à la menace de mourir, de se soumettre.

L’affrontement entre eux prenait plusieurs dimensions, il tente de la sauver, mais elle refuse le compromis et la soumission. Alors s’engage ce magnifique passage sur le questionnement et la réflexion du ‘oui’ ou du ‘non’ face à la loi, à la règle.

 

Le pouvoir ne peut-il qu’imposer de dire oui, la révolte de dire ‘non’ ? Où est la facilité ? Dire ‘non’ est-ce vraiment plus difficile que de dire ‘oui’ à la loi, aux obligations, aux compromissions que nécessite la vie en société ?

Mais le sujet de la soumission s’adapte à la vie tout simplement, à nos vies à chacun.

 

J’avais 13 ou 14 ans et je croyais que la vie n’était que dire ‘non’.

J’avais 13 ou 14 ans et des idéaux plein la tête. Des envies de combats héritées de ma culture familiale et de l’Histoire, lourde de sens, qui a été vécue par l’une des femmes de ma vie hormis ma mère : ma grand-mère, une résistante.

 

Mais la vie faisant son œuvre et les années passant, je sais que la vie peut nous forcer parfois à aller dans nos derniers retranchements dans des circonstances particulières.

La vie n’est pas faite de oui ou de non, elle est faite de circonstances, elle est faite de responsabilités, elle est faite de rôles.

 

Antigone, c’est la pièce qui a forgé mon sentiment de révolte, ma détestation de l’injustice, mais aussi au fond, l’empathie. Parce que même dans ma révolte de la jeunesse, je comprenais Créon, je l’avais compris et senti en une phrase qu’il rétorque à Antigone dans ce dialogue merveilleux : « Un matin, je me suis réveillé roi de Thèbes. Et Dieu sait si j’aimais autre chose dans la vie que d’être puissant… ( là, Antigone lui dit qu’il devait dire non et il répond : ) Je le pouvais. Seulement, je me suis senti tout d’un coup comme un ouvrier qui refusait un ouvrage. Cela ne m’a pas paru honnête. J’ai dit oui. »

Créon ne voulait pas le pouvoir. Créon a été obligé de le prendre. Il a tenté de la sauver, moultes fois durant ce dialogue et durant leur affrontement. Il pense même avoir réussi quand il comprend que c’est vain. Antigone ne se sauvera pas. Elle n’est pas en révolte que contre les règles, c’est la vie toute entière, une vie à devoir se soumettre à tout qui la révolte. C’est vieillir qui la révolte. J’avais compris Créon. La nécessité parfois de prendre les rênes. La nécessité de garder le navire qui prend l’eau de toute part, à l’abri du naufrage. La nécessité imposée par l’âge et la sagesse.

 

Antigone, c’est la révolte. Créon c’est le pouvoir. Antigone le non à la loi, Créon le oui.

La vie est un subtil mélange de ces deux choses, de ces deux sentiments.

 

Antigone reste pour moi la référence, le livre qui vous forge. Le livre dont on ne sort pas indemne. Le livre qui vous pousse à vous positionner, et qui reste en tête, au gré des événements de la vie et des nécessités.

A 20 ans, j’étais Antigone, comme beaucoup de nous, de vous, comme le seront mes enfants et je le souhaite.

 

Aujourd’hui, presque 20 ans après, que reste-t-il de mes idéaux de jeunesse et de mes révoltes ? Elles sont encore bien présentes, mais je ne rêve plus d’arracher les pavés des rues pour refaire le monde. Pour autant, il reste au fond de moi Antigone. Elle apparait parfois, sur mon épaule gauche, le côté du cœur, lorsque je doute et que mes questionnements m’envahissent. Lorsque mes peurs remontent et que les combats se font nécessaires, communautaires ou non.

Puis mon épaule droite, celle de la raison, me démange un peu parfois et j’entends une voix d’homme, un vieil homme, qui me dit « attention, n’oublie pas que dire non et balayer tout d’un revers de manche peut parfois mener à l’échec. Et que dire oui, ce n’est pas que lâcheté, mais parfois le sens du devoir aussi. »

 

Quoi qu’il arrive, le temps m’a donné un cadeau magnifique. Celui du choix aujourd’hui, de mes choix. Ma clairvoyance. Au gré des événements de la vie, bons ou mauvais, je sais que mes choix m’appartiennent, parfois loin des convenances de la société, parfois plus en phase, mais peu importe. Antigone, c’est un pamphlet sur la liberté. Et aujourd’hui, je suis libre. La petite fille est toujours présente et elle est restée libre.

 

Et vous au fond ? Antigone ou Créon ? Chacun son sentiment. Chacun sa liberté.

 

Mais Antigone de Jean Anouilh restera définitivement le « livre de ma vie ».

Signature Miss Plume

 

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Publié le 24 mars 2015, dans Les lectures, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. 3 Commentaires.

  1. Tres beau texte.. je te revoie bien adolescente 🙂
    Je te conseilles un livre qui m a fortement marqué tres recemment. Je pense que tu comprendras ta reference :
    Le cinquième mur.
    Bonne continuation et au plaisir.

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  2. La Mort de Néron est une pièce de théâtre écrite par Félicien Marceau en 1956. Cette pièce a été présentée pour la première fois par une diffusion à la radio française en 1960 par Serge Régiani.

    Néron s’est enfui et se réfugie dans une cave. Dans la campagne les légionnaires rôdent à sa recherche; la fin est proche et il le sait. En nous livrant ses secrets et ses états d’âme, Néron, le plus insolent des mortels, pense exorciser ses peurs.

    La pièce « La Mort de Néron » de Félicien Marceau sera joué au printemps 2015 au Théâtre de Nesle, tous les jeudis, à 21h, du 16 Avril 2015 au 25 Juin 2015.

    Venez lire toutes les informations disponibles sur le site : http://www.lamortdeneron.com

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