Cher Antoine,

J’avais huit ans, neuf tout au plus, la première fois. Je me souviens, j’étais à l’école. Un temps de repos ou d’activités, que sais-je. Et un coin de bibliothèque dans la classe de l’école de cours primaire moyen. Un livre posé là, une couverture amusante : un garçon debout sur une petite planète, et des étoiles tout autour. Alors, je l’ai pris. Et comme j’avais du mal à m’en détacher, la maîtresse m’a dit que je pouvais l’emmener à la maison pour une semaine. Et c’est ce que j’ai fait.

Durant la semaine, j’ai parcouru les pages, les illustrations. J’ai lu l’histoire. Et je l’avoue : je n’ai rien compris… Pardonnez-moi, Monsieur de Saint Exupéry, mais je ne parvenais pas à comprendre à huit ans comment un petit garçon pouvait se balader sur des planètes en demandant de dessiner un mouton, en parlant de roses, en faisant la causette à un renard… Je l’avoue. Je n’arrivais pas à lire certains mots qui aujourd’hui ont encore pour moi un souvenir particulier, tant j’ai essayé de comprendre ce que « bu – si – ness – man » signifiait, sachant qu’évidemment je le lisais en bonne petite francophone ! Le livre est donc sagement retourné sur l’étagère de la bibliothèque de l’école. Je n’en avais retenu que les dessins, auxquels j’avais porté une attention particulière, tant ils emmenaient en voyage… ailleurs.

 

C’est bien des années plus tard, Monsieur de Saint Exupéry, que le livre a réapparu. Je devais avoir vingt ans. Il était là, encore posé sur une étagère. J’étais chez une amie et elle vous adorait et vous a encensée. J’ai voulu le relire. Et soudainement, je me suis rendue compte que la petite fille de huit ans pouvait enfin s’ouvrir à tous les messages que vous vouliez nous envoyer, à nous autres, les adultes. Je m’étais arrêtée à un petit conte gentillet pour enfants, quelques petites ébauches sur des pages colorées, et des petites histoires de petites planètes où chacun racontait sa petite histoire. Tout y était petit.

Mais là, je comprenais. Enfin, je comprenais, que ce qui m’avait paru si petit était en fait tellement grand. Et en tout premier lieu le message général de cette œuvre majeure. Un conte oui, une fable peut-être, mais avant tout un message immensément puissant et philosophique. Je comprenais que ce qui m’avait manqué à mes huit ans était tout simple : la maîtrise du double sens. Qu’un mot n’est pas qu’un mot mais peut revêtir plusieurs sens, au gré de la fantaisie de son auteur et de celui qui le lit. Vous étiez joueur, Monsieur de Saint Exupéry, vous aviez pensé que nous devions réfléchir pour comprendre et vous aviez changé les mots en images… Le mouton était l’amitié, la fleur était l’amour. C’était malin, Monsieur de Saint Exupéry, vous aviez réussi à nous pousser à comprendre par nous-mêmes.

Votre Petit Prince était devenu un voyage initiatique, un voyage intérieur, une recherche, une quête de notre Moi, de ce qu’est chaque Homme au fond. La recherche de notre âme profonde d’enfant que l’on perd en grandissant. Votre Petit Prince était la pureté. Le regard que nous devrions toujours savoir porter sur les choses et le monde.

C’était tellement émouvant de voir ce petit garçon rencontrer chacun des personnages, tantôt ivrogne, tantôt roi, tantôt businessman, et savoir tirer de chaque allégorie la substantifique moëlle de ce que nous sommes tous, et savoir en tirer la conclusion la plus merveilleuse qui soit : nous sommes tous différents, nous avons tous notre vision du monde, nos besoins et capacités ou nécessités propres de voir et ressentir le monde, les gens, la vie. Mais une chose nous est commune : la façon dont nous les percevons intérieurement. Par la force de ces questionnements, par la force de sa nostalgie et de ses larmes et son innocence, votre petit Prince parlait au coeur de l’enfant que je fus.

Le petit Prince, c’est un « voyage en terre oubliée », celle de notre enfance, celle d’où l’on vient tous avec nos yeux de l’innocence, ceux d’avant le monde corrompu des adultes qui oublient l’Essentiel.

Tour à tour je voyais défiler les planètes, et chacune me faisait me questionner sur le sens des choses : de l’amitié en passant par l’amour, et jusqu’au plus important le sens de nos vies. On me délivrait un message. Il était tellement beau : il faut toujours se questionner. Toujours chercher. Jamais nous ne pouvions parvenir à comprendre le sens de la vie sans nous interroger.

Le Petit Prince, c’est le sens de la vie. La quête du Bonheur, de l’amitié, de l’amour et de notre responsabilité propre à acquérir ceux-ci et n’oubliant jamais de se poser les questions importantes.

 

Mon cher Antoine, je me permets cette familiarité, à vous qui m’avez ouvert l’esprit et fait comprendre, je vous remercie d’avoir fait voyager le petit Prince, de lui avoir fait traverser l’univers, de lui avoir appris à prendre soin d’une rose, de lui avoir fait rencontrer un renard lui expliquant la responsabilité et la beauté de l’apprivoisement… Et tant, tant de choses qu’il faut découvrir à chaque allégorie.

Votre œuvre m’a changée. Elle m’a inculquée que l’amitié est un amour en soi, qu’on ne néglige pas ce qu’on aime et celui ou celle de qui on s’est fait aimer et qu’on en est responsable, que la vie n’est faite que d’apparences mais qu’au-delà et quand on y parvient, se cache un trésor merveilleux, mais il va falloir aller le chercher très profondément, tant « on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux ».

 

Depuis mes vingt ans, je ne suis plus la même. Je dessine des moutons et je prends soin de mes roses, et j’aime écouter le pas de celui qui m’a apprivoisé. Je vous promets que je n’oublierai jamais de prendre soin de MES essentiels.

 

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J’ai quelques années de plus aujourd’hui, quelques longues années, et votre livre repose sur une étagère. Décidément vous ne me quittez pas. Il est aujourd’hui dans la bibliothèque de ma fille. Elle sait que le lire aujourd’hui serait trop tôt pour le comprendre pleinement, je le lui ai dit. Elle a regardé les images et a sans doute dû se demander ce qu’est un « Bu-si-ness-man », sans oser le demander…

Mais l’âge venu, mon cher Antoine, je vous en fais la promesse, je l’ouvrirai avec elle et avec le petit homme qu’est son frère et je lui expliquerai. Je lui dirai de voir au-delà de ses yeux, d’ouvrir son cœur, et peut être même que nous parlerons botanique…

 

Alors, Monsieur de Saint Exupéry, je finis cette missive en vous remerciant de votre vision du monde qui est devenue mienne et que je ferai voyager auprès des miens. Et reposez-vous sur l’étagère, je vous dis simplement, à bientôt. Nous nous retrouverons très prochainement…

Signature Miss Plume

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Publié le 12 avril 2015, dans Les lectures, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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