J’ai dix ans

J’étais en retard ce matin, maman m’a dit de me dépêcher et je fonce dans l’escalier. Trois étages descendus trois marches par trois. Je cours dans la rue qui mène à l’école. Je saute dans les flaques. J’ai les pieds trempés et alors ? Ça sera marrant de rentrer dans la classe et de voir les marques de mes chaussures sur le sol !…

Hier, j’ai eu dix ans, j’ai le droit de m’amuser un peu ! Là-bas dans la cour, il y a les copines qui m’attendent pour jouer à la marelle et à l’élastique et je vais sauter, sauter, sauter….

Le gâteau hier était bon ! Maman avait pris du chocolat, mon gâteau préféré. Et on m’a offert une petite guitare, elle est belle. Mais il va falloir que j’apprenne à jouer, pour quand je serai chanteuse.

Il va falloir rentrer en classe et je n’ai pas envie : les dictées, les divisions, apprendre le corps humain, ce n’est pas si amusant que de faire rire les copains, de courir derrière les garçons pour essayer d’être plus rapide qu’eux et de faire des blagues aux copines ….

Mais à midi, je vais retrouver maman, elle viendra m’attendre à la sortie de l’école et à la maison, tout le monde viendra et on rira à table ! Bientôt la récré de toute façon, et puis le sport ce soir. Les copains disent que je suis un peu comme un garçon. C’est vrai, c’est marrant d’être un garçon ! On file à la vitesse de la lumière, on se bagarre un peu, on joue à la police ! Moi, j’aurais bien voulu en être un ! Et puis, je cours plus vite qu’eux, alors !!!

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C’est quoi ce bruit, c’est quoi ce…….. Mince, le réveil ….Mais on est quel jour …. ? Ah, mince, sept heures trente ! Il faut se dépêcher, on doit aller à l’école ! On va être en retard ! Je me lève du lit, me prends les pieds dans la guitare. Je m’habille péniblement, j’appelle dans la maison pour dire qu’il faut partir. Je marche au ralenti… On se bouge dans la maison, mais pas aussi vite que je le voudrais !!

« Mais dépêche-toi, au lieu de chanter, bon sang ! Puis mets tes sandales aujourd’hui au lieu de t’habiller comme un p’tit gars ! ». Blousons mis, chaussures enfilées, elle peut partir !

 

Elle a tellement grandi… Je la regarde tendrement avant son « au revoir » du matin. « Je rentre à midi, maman ? ». « Oui ! ». Elle sourit… Elle court dans l’escalier, trois par trois, elle dévale les marches. Quelle coquine, je lui avais pourtant dit de faire attention de ne pas tomber…

Puis je fonce vers la fenêtre et je la vois courir jusqu’à l’école au bout de la rue. Mais quelle idée bon sang, de foncer sans éviter les flaques du trottoir. Et en plus, ça la fait rire !

 

Je la regarde faire presque à l’identique tous ces gestes que je faisais enfant. Elle a presque dix ans.

Les larmes montent. Pas de tristesse, oh non, mais de fierté. Je suis fière de voir ma petite garçonne. Je sais que je lui ai transmis l’essentiel. Le goût de croire en tout ça, en ce monde qui l’entoure. Le goût des plaisirs simples, le goût de vivre.

 

Elle est déjà loin de ma vue et de moi. Elle me manque déjà, cette canaille. Mais je dois me dépêcher, elle sera là à midi et j’ai à faire car tout le monde va rentrer manger. Mes pas sont lents aujourd’hui, moins alertes. Je mets un peu de musique pour m’aider, le réveil est dur, je n’ai plus dix ans mais bientôt quatre fois plus… Je ne peux plus sauter dans les flaques, mais j’en rêve encore.

Je n’ai rien oublié de ces moments-là où je m’imaginais adulte, où je pensais faire le tour du monde, devenir sportive ou chanteuse ou motarde… Mais aujourd’hui, la garçonne ne vit plus qu’en moi…

 

Et comme un effet boomerang, je pense à ma mère, je l’imagine s’affairer durant mes heures d’école pour faire le meilleur pour moi, pour nous. Je me dis que sans doute ses pas étaient plus lents aussi que dans sa jeunesse. Qu’elle avait sans doute eu des rêves avortés par la vie, mais qu’elle n’a jamais baissé les bras pour délivrer à ses enfants le meilleur des messages.

Aujourd’hui, je pense à cela, à cette transmission si importante de nos valeurs et ces choses que l’on porte en nous, comme un ADN. Je ne suis que la mère qu’elle a été et cette canaille que j’avais portée et qui reproduit sous mes yeux ma jeunesse, le sera sans doute aussi…

Une belle photo de famille. Nos générations se mélangent.

 

Oh, pardonnez-moi, je vais devoir vous laisser ce matin, je dois faire vite, je dois cuisiner. Je dois faire à ma tribu un gâteau au chocolat…

Vous voyez : je n’oublie rien…

Signature Miss Plume

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Publié le 14 avril 2015, dans Les souvenirs, et tagué , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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