Cette mère que je rêvais d’être

Tu ne t’en rends pas compte, mon enfant, mais aujourd’hui, à cet instant où je t’écris, je suis épuisée.

Bientôt douze ans que je travaille pour toi. Dans pas mal d’entreprises, cela m’aurait valu une petite prime, quelques jours de congés en plus, ou un petit présent. Notre contrat à nous n’a rien de légal, alors de primes, je n’aurai pas…

12 ans que mes nuits sont écourtées, que tout tourne autour de toi. Les biberons, puis les bains, puis les devoirs, puis les sorties…

J’ai pris un second contrat en cours de route. Déjà huit ans que je travaille pour lui et qu’il est un patron exigeant. Petit déjà, il aimait à me réveiller toutes les trois heures, puis il y a eu ses colères, sa santé vacillante, sa maladie détectée…

Je suis une fidèle employée, je suis polyvalente pour vous. J’ai pris le rôle de réveil matin, d’horloge, d’assistante, ne fut-ce que pour préparer un sac, je vous ai fait les meilleurs plats que je sache faire, les douceurs les plus sucrées. Je vous ai emmenés voir les mers, les forêts, les parcs. J’ai pris le rôle de médecin lorsque les fièvres surgissaient, j’ai pris le rôle d’infirmière lorsque les boîtes de gélules s’accumulaient sur la table.

Parfois j’ai été lingère. Parfois, institutrice. Parfois clown.

Parfois, j’ai essuyé vos larmes, dit les mots tendres qui guérissent les eaux des yeux…

Il va y avoir douze ans que je ne suis pas sortie les soirs. Douze ans que les vacances tournent autour de vous. Douze années que je m’échine à tenter de parler des langues étrangères pour rentrer dans votre monde. Douze années que je regarde les Disney que je ne regardais pas forcément moi-même enfant.

Douze longues années que je ne sais plus ce que signifie le mot « sérénité » tant que je redoute un appel en journée m’annonçant une chute, un bobo, une maladie. Douze années que je vous surveille comme le lait sur le feu.

Que je tente de déplacer des montagnes parfois pour vous faire avancer. Que je tiens tête à des gens. Que je ne baisse pas la garde.

Et puis, il y a, je ne sais pourquoi, aujourd’hui.

Je suis fatiguée. Depuis des semaines, je n’arrive pas à rester en place. Les médecins, les rendez-vous, les démarches, vos activités multiples, toujours et encore…

Je suis fatiguée. Parce que je fonce, je me bouge malgré des douleurs que je finis par oublier, c’est vrai, mais dont je sais, sans me voiler la face, qu’elles vont ressurgir plus violemment parce que je n’ai pas pris assez de temps et que je ne devrais pas faire tout ça.

Je suis fatiguée parce que je suis une mère aujourd’hui. Juste une mère au fond. Mes rêves sont devenus les vôtres. De rêves à moi, je n’en ai plus, que de vous offrir ce que je n’ai pas toujours eu ou que j’avais juré de vous offrir quand je vous attendais.

Je suis fatiguée parce que maintenant, les portes se claquent à mon nez. C’est l’âge, dit-on… mais je me dit surtout qu’un jour, vous serez partis…

Vous partirez et vous oublierez tout cela. Mes heures devant vos livres d’école. Mes heures debout la nuit à regarder si vous respirez, si la fièvre a baissé.

Vous oublierez que je me suis oubliée.

Et peut être même me détesterez-vous un jour, parce que j’aurai dit une phrase, ou parce que je ne l’aurai pas dit…

Alors me reste cette page noircie, que vous relirez peut être un jour. J’y pose ma fatigue, mes maux, mes rêves évanouis, pour que vous le sachiez, pour que vous vous en souveniez un jour, dans longtemps, quand j’aurai les yeux fermés ou mi-clos.

Je ne serai jamais cette mère idéale qu’on idéalise tous. Cette arlésienne de la psychologie freudienne. Cette femme qui ne défaille jamais. Certes.

Mais aujourd’hui, malgré les quelques larmes versées de cette consomption parentale, je vais, comme chaque fois, relever la tête et le torse et repartir au prochain rendez vous, à la prochaine bataille et, pour rien au monde, je ne voudrais malgré tout quitter ce contrat qui nous lie.

Mes enfants, mes amours,

Je suis loin de la perfection, je le sais, et je ne m’en excuserai pas. Vous n’êtes pas parfaits et je vous aime ainsi. Personne n’est parfait. Mais j’ai fait et ferai de mon mieux,

N’oubliez jamais cette phrase. L’héritage sera parfois lourd, je ne vous laisse pas que du bon,

Mais je vous laisse l’amour d’une mère imparfaite, les efforts incommensurables pour arriver à votre bonheur, quel qu’en soit le prix.

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Publié le 26 octobre 2017, dans Accueil, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. 6 Commentaires.

  1. En tant que mamans nous donnons le meilleur de nous même sans compter, sans nous écouter non plus.
    On dit souvent que c’est le plus beau métier, mais le plus ingrat aussi.
    Heureuse de te lire.
    Je t’envoie plein de douces pensées

    Aimé par 1 personne

  2. « Mais je vous laisse l’amour d’une mère imparfaite, les efforts incommensurables pour arriver à votre bonheur, quel qu’en soit le prix. »
    C’est le plus beau des cadeaux ♥ Et je pense et j’espère que parce que tu leur auras transmis tes belles valeurs, ils sauront l’apprécier…
    Accroche-toi. Et pense un peu à toi aussi, si tu le peux, quand tu le peux. C’est aussi un cadeau à leur faire, car ils ont besoin d’une maman qui ait envie de sourire, et surtout d’une maman qui s’occupe de sa santé comme elle en a besoin… Sur ça, il ne faut vraiment pas transiger…
    Toutes mes pensées ♥

    Aimé par 1 personne

  3. C’est si difficile d’être parent. On s’en rend compte au fur et à mesure que le temps passe. Et petit à petit, on comprend aussi ce qu’on a fait traverser à nos propres parents …

    J'aime

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